09 février 2010

LE PARADISIER (roman flottant) de frédéric Clément

 

Sont rassemblés, ici, les extraits du PARADISIER (roman flottant) distillés au conte-gouttes sur TWITTER : http://twitter.com/lePARADISIER

Une vidéo-lecture de 16mn 46 du PARADISIER, dit, mis en sons, en musique et en images par frédéric Clément, est à regarder sur DAILYMOTION :

http://www.dailymotion.com/user/frederiClement/video/xakz...

Et un enregistrement de 16mn 46 du PARADISIER, dit, mis en sons et musique par frédéric Clément, est en écoute sur MYSPACE : http://www.myspace.com/fredericlementeco

© Le texte "Le Paradisier", ici, l'enregistrement et sa musique sur Myspace sont protégés. Tous droits appartiennent à frédéric Clément, l'auteur. Pour tous usages, merci de lui en faire la demande à  fredericclement@orange.fr

 

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Ovo. Trente-six jours que je suce ce mot. Ce petit mot joli, rond comme un noyau de cerise. Ovo. Trente six jours que, du bout de ma langue, je le fais rouler sur mon palais. Le mouille. Que j'en savoure le velouté. Le sèche. Le fais cliqueter sur mes dents de devant. Claquer sur mes molaires. Le coince entre mes canines. Quelquefois. Je serre à l'entendre craquer.

Ovo. Je m'appelle Moineau. Moineau comme l'oiseau.  Comme le passereau de la famille des Fringillidés, conirostre, à livrée brune striée de noir, dit Robert le Dictionnaire. Et Raphaël, comme le peintre. Et Raphaël comme l'ange.

Raphaël Moineau, agent de surveillance au Louvre depuis deux ans. Je suis là par accident. Une chute. Chute de moineau. J'étais peintre. Et je me suis cassé les dents, les ailes, les os, et le cœur, et la tête et mon bec conirostre sur un de mes satanés tableaux.

Coup de colère. Coups de couteau dans mes tableaux. Coup de cutter dans le poignet droit. Nerfs tranchés. Cubital. Radial. Médian. Flots de couleurs. Rouge Rubens sur les mûrs. Et ma main s'est crispée, recroquevillée peu à peu en une patte d'oiseau. Déplumé. Mon pouce et mon index scellés en un bec de moineau. Je n'ai plus touché un seul pinceau.

 

Besoin de boulot. Alors j'arpente le parquet ciré des salles Sully-Richelieu. Deuxième étage. Peinture française du XVII et XVIIIe siècle. Depuis six cents dix-neuf jours, je lèche les tableaux du Grand Siècle : Eustache Le Sueur, Simon Vouet, Lorrain, la Tour, Poussin... Ovo

 

Ovo

 

Sourire malicieux. Car c'est là, dans la salle 14 de Nicolas Poussin que le petit mot s'est lové dans le creux de mon oreille. Lundi 17 mai. Précisément dans mon oreille droite. A la Saint Pascal.

 

J'étais assis dans la niche, devant la fenêtre, celle qui donne sur la verrière et les taureaux ailés.

Là, un guide italien planté devant « Les Bergers d'Arcadie » de Nicolas Poussin laissa couler des flots de phrases sur son groupe de touristes fatigués et particulièrement sur une jeune femme en jaune. Jolie. Jaune de la tête aux pieds. Souliers jaune safran. Robe jaune mirabelle. Turban jaune genêt. Plume jaune canari et perle de topaze en pendentif à son oreille gauche. Une seule.

 

Régulièrement le menton du guide volubile en habit beige se tendait, sa bouche s'arrondissait, marquait un bref silence pour laisser sortir ce

« Ovo »

qu'il soulignait d'un geste de la main, tenant délicatement au bout de ses doigts «esta ovo », cet œuf, invisible, qu'il brandissait et montrait à la jeune femme si jaune.

 

Le petit mot s'est immiscé par mes conduits auditifs, mes mystérieux couloirs, s'est faufilé par mes secrètes trappes. Distillé par mes alambics, il roule depuis comme une pépite sur le bout de ma langue.

 

Ovo

 

Il tourne. Il scande mes pas du matin jusqu'au soir. Il efface mes pensées comme un bout de gomme dans mon cerveau. Même mes semelles le murmurent sur le parquet.

 

Ovo. Ovo. Ovo. Ovo...

 

Je m'endors avec. Je me réveille avec. La nuit, avant de plonger, je le cale tout au fond de ma bouche. Ovo, tout chaud contre le moelleux de ma joue. Il tournicote pendant mon sommeil. Sans doute. Ricoche comme un caillou, de cauchemar en cauchemar. Peut-être il coule. Se perd dans le trouble. Puis réapparaît en bulle, en boule de gomme, à mon premier bâillement.

 

Ovo

 

Je suis toujours content de le retrouver. Bain de thé.

 

Ovo

 

 

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La première plume, je l'ai trouvée au deuxième tour de ma tournée du matin, le mercredi 19, veille de l'Ascension et le surlendemain du petit mot. Posée sur le rebord du cadre des Bergers d'Arcadie. En bas, juste à l'aplomb des pieds de la jeune dame au manteau jaune du tableau.

Plume petite. Parfaite. Effilée, recourbée au bout comme un sourire en coin. Jaune. Plume de queue ou plume d'aile. L'ai gardée entre mes doigts scellés. Pensif. Bien sûr, le souvenir de la jeune femme à la boucle d'oreille. Et j'ai repris ma marche. Mes souliers et moi avons égrené notre chapelet d'ovo.

 

Ovo. Ovo. Ovo. Ovo. Ovo. Ovo. Ovo. Ovo. Ovo. Ovo. Ovo. Ovo. Ovo. Ovo.

 

Main derrière le dos. Plume plantée entre mon pouce et mon index, mon bec cloué de moineau muet.

 

C'est ce matin-là, après ma trouvaille jaune, que Virginie, une collègue étudiante de la salle Nicolas de Champaigne, à qui je la montrais, m'a chuchoté qu'il circulait de drôles d'histoires autour du tableau de Poussin. Un mystère. Une énigme.

C'est vrai, j'avais remarqué, depuis mon arrivée, que des visiteurs se penchaient sur les trois bergers et la demoiselle enturbannée avec des mines de conspirateurs. Loin du troupeau de touristes qui turbule autour de Mona. Mais des gens discrets, silencieux, souvent s'approchant d'un peu trop près. Si près que de temps en temps, je devais faire sonner un « S'il vous plait ! ». Coup de fouet qui semblait les réveiller d'une profonde rêverie.

 

On dit des Bergers d'Arcadie que Nicolas Poussin l'a peint dans les années 1640 en Italie où il vécut une partie de sa vie. Qu'il aurait caché dans cette allégorie un secret. Une énigme. On dit.

 

On dit. On dit. On dit...

 

J'ai repris ma marche sur le parquet ciré. Mâché mon petit mot. Ovo.

Ovo. Ovo. Ovo. Ovo. Ovo. Ovo. Ovo.

 

La plume coincée au bout de ma main conirostre derrière mon dos.

 

On dit. On dit...

 

Je dis, moi, que j'ai trouvé une très jolie plume jaune canari aux pieds de la noble dame au manteau jaune d'or de Nicolas Poussin.

Je dis, moi, que ce mercredi-là, j'ai continué ma marche. Que j'ai pressé le pas pour me retrouver six fois devant mes « Bergers d'Arcadie ».

 

Ovo. Ovo. Ovo...

 

Et qu'au sixième tour de ma tournée, j'y ai fait une pause, dans la pénombre de ce passage des Poules.

Lumière rasante. Assis sur la chaise, près d'une des deux fenêtres ovales, celle qui donne sur les colonnes du Louvre et la rue de Rivoli...

D'un geste machinal, enfantin, j'ai regardé dehors par la fente de la plume comme dans l'œilleton d'un vieux porte-plume d'ivoire...

Alors j'ai vu...

 

Par l'interstice, j'ai vu ma visiteuse de la veille. Elle filait. Éclair de sa robe mirabelle et de son turban de genêt jaune. Elle serpentait en roller entre les colonnes.

La demoiselle portait dans son dos deux ailes.

Deux ailes.

L'une jaune canari, l'autre jaune poussin. Elle m'a jeté un coup d'œil par-dessus son aile gauche. Regard de plomb fondu.  Puis elle a disparu entre les colonnes du Louvre, côté rue de Rivoli.

 

Voilà.

 

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Roissy. Encore une heure et demi avant l'embarquement. Le temps d'écrire ceci :

Le lundi suivant, Virginie m'a remis une liasse d'une vingtaine de feuilles, imprimées de divers sites internet sur Nicolas Poussin et ses Bergers d'Arcadie...

 

« tu liras...  tu feras le tri... »

J'ai lu. Appris que Poussin était lecteur assidu et grand admirateur de Virgile, que les mots « Et in Arcadia ego » en seraient inspirés.

Je découvre que Virgile, amoureux de  Naples, s'y installe jusqu'à la fin de sa vie.

 

Naples,  née du naufrage de Parthénope, sirène aux ailes d'oiseau. Oiselle échouée dans la baie en fuyant ...

 

Manque d'air. Tremblement de terre dans ma tête de moineau. Éruption volcanique côté cœur.

Car.

Le dimanche même, dans ma tournée de 5 heures, deux événements troublants. Très. Trouvaille de deux autres plumes...

 

Toutes deux dans la salle 34, peintures du XVIIIe, salle Boucher, celle qui fait suite au passage des Poules. Deux plumes. Chacune exactement sur un des deux panoramas de Naples peints par Joseph Vernet. Placés de part et d'autre de l'entrée.

Pause. Je m'évadais sur l'une. Côté droit.

 

«  Vue du golfe de Naples » 1748

 

Penché sur la baie, j'observais. Je remontais le port. Flânais. Suivais le flot du petit peuple napolitain. Passais d'un visage à l'autre, du décolleté d'une marchande de cotillons aux mains d'un pêcheur. Passeurs. Passants. Enfants en guenilles. Crieurs. Petits marquis crâneurs. M'émerveillais sur les détails, la touche vive et minutieuse de Vernet.

Quand, tout près des remparts d'un château, sur l'épaule d'un mendiant minuscule, accrochée à une aspérité de la pâte, une plume. Brune.

L'ai prise entre mes doigts. Grande ressemblance avec une plume de moineau mâle, fendue comme la première.

Coup d'œil autour de moi. Personne dans la salle. Alors inspection.

Bec de la plume au bout des doigts. Observation à deux doigts du tableau. Plume en guise de loupe.

 

Alors.

Ailes.

 

Par l'interstice, dans le dos du mendiant, apparition d'une silhouette ailée. Un peu tremblée. Légèrement floue. Un ange, debout derrière, les ailes déployées en ombrelle.

Vérification à l'œil nu, sans la plume. Rien. Aucun d'ange. Pas la moindre aile. Pas la moindre ombre. Pas la moindre ombrelle.

 

Excité par ma trouvaille, troublé, fébrile, je passais à l'autre tableau, en face, côté gauche.

 

« Vue de Naples avec le Vésuve » 1748

 

Le port toujours. La foule encore. Juste à l'aplomb du Vésuve un mouvement oscillant attira mon regard. Comme accrochée au mât de misaine d'un navire à quai, une autre plume. Plus claire que l'autre. Beige comme celle d'une moinelle, moineau femelle, à quelques millimètres d'un marin en manœuvre sur les haubans. Je répétais mon inspection. Juste au-dessus, un ange veillait. Semblait me regarder, bienveillant, sourire aux lèvres.

Vérification encore.

Coup d'œil sans la plume : Le marin, seul,  personne d'autre sur les filins. Avec la plume :  L'ange apparaissait, souriant toujours.

 

Ovo.

Ovo. Ovo. Ovo. Ovo. Ovo. Ovo. Ovo. Ovo. Ovo. Ovo ...

 

Mastication de plus en plus nerveuse de mon mot. Même topo pour mes souliers. On mâche. On marche obstinément.

 

Ovo.

 

Ovo. Ovo. Ovo. Ovo. Ovo. Ovo. Ovo. Ovo.

 

 

Les deux plumes brunes ont rejoint la plume jaune serin dans mon portefeuille.

N'ai pas soufflé un mot de mes dernières trouvailles à Virginie. Ni à personne. Passerais pour un drôle d'oiseau. Un emplumé du bulbe. Alors bouche cousue, bec cloué, main crispée derrière pour Raphaël Moineau. Je bouclais mes secrets de plume et de plomb dans ma tête de piaf.

 

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Roissy. Embarquement dans 45mn...

 

... le temps de dire que les jours suivants, je les ai passés à planer,  voler, à glaner de librairie en librairie tout ce que je pouvais dénicher sur Naples.

Puis le moineau a  niché dans le Marais. Rue Pavée. Bibliothèque Historique de Paris. J'ai épluché. Léché. Gobé toutes les pages de tous les anciens guides touristiques et de tous les récits de voyages. De Flaubert à Dumas. De Madame de Staël à Théophile Gauthier. Centaines de fois, du bout de mon doigt mouillé, j'ai arpenté le Lungomare de Napoli sur de vieilles cartes craquantes. La longue avenue qui longe la mer. Centaines de fois. Et chaque fois, là, au bout de mon ongle. Arrêt. Stop sur le mot. Mon noyau. Mon petit mot rond qui couve dans un coin de mon cerveau.

 

Ovo.

 

Petit mot jaune tombé dans mon oreille devant le tableau de Poussin. « Et in Arcadia ego ».

 

Ovo.

 

Je découvrais Virgile et la légende de l'œuf . Cet œuf caché dans une des salles souterraines et secrètes du Castel dell'Ovo...

 

Ovo.

 

« Naples ne craint rien tant que l'œuf restera suspendu à son fil, là, intact, dans les entrailles de cette île fortifiée » dit Virgile. Dit-on.

Pendule oscillant du poète devenu mage avec le temps. L'étrange image. Le beau tableau.


Ovo. Ovo. Ovo. Ovo...

 

 

Voilà pourquoi Roissy. Voilà pourquoi ce lundi 19 juillet 2004, je me retrouve Terminal 3, porte B. Départ pour Napoli à 10h10, sur Vol IG 0975 de la compagnie Meridiana.

 

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Embarquement dans 20mn...

 

 

 

Fatras de feuilles et de notes enfoui au fond du sac. Ne garde sous le bras que mon carnet de moleskine jaune poussin.

 

La machine a happé mon billet. Avalé deux tiers. Recraché un bout de boarding pass à peine plus gros qu'un ticket de métro. Puis. Profond soupir de la porte sur mon passage.

Le car. Le gilet jaune fluo du grand noir jovial. Ciel voilé. Vent.

Montée par la queue du Boeing blanc estampillé d'un cercle rouge. Intérieur bleu. Steward bleu et blond. Hôtesse bleue et brune. Sourires blancs. Geste gracieux de la main aux ongles roses : Ma place est au milieu sur la gauche.

 

Seat 22A. Bonne place. Côté hublot. Juste avant l'aile. Vue sur le ciel. Content, le Moineau. Sac dans le casier. Stylo glissé dans la moleskine du carnet jaune poussin. Guide de Naples dans le filet.  Soudain. Choc.

Sur le siège vide 22B, une plume. Une penne. Plume de queue. Rectrice longue. Effilée. Parfaite. Grise, argentée, aux reflets de ciel voilé, de neige et d'aile de Boeing blanc avec une trace de rouge. Une fine estafilade de rouge cerise. Quatrième trouvaille. Cœur battant. Souffle suspendu. J'attends.

 

Assis. Calé. Bouclé. J'attends que les passagers soient installés.

Immobile. Mains sur les accoudoirs. Plume posée sur les genoux, en travers, comme un cadeau que l'on n'ose pas ouvrir. J'attends que l'hôtesse bleue, dans l'allée, finisse son ballet mécanique. Cordons tirés. Sec. Deux fois. J'attends.

Le Boeing s'ébranle. Tourne sur lui-même. Lentement. Avance. Tarmac tatoué de traces de pneus. Ciel griffé d'aiguilles. Deux lapins filent. Et Notre commandant de bord nous roule ses « R » rassurants dans le micro. Le vol sera de 2h 30. Nous souhaite bon voyage.

Mes voisins se sont retirés derrière leurs paravents de papier journal. On décolle. Oreilles bouchées. J'avale. Puis. Hésitant, je prends ma plume, ma rectrice grise et blanche. Avec précaution, de la pointe de mon bec, j'incise. Je sépare les barbules en une fine fente. Je sens. Je sais depuis ma vision dans le passage aux Poules qu'il me faut l'appliquer contre mon œil. Le gauche, le meilleur.

Apnée. Et inspection. Je regarde par l'interstice comme à travers un trou de serrure, ou, plus juste, une bille de verre. Car, par la fente, je vois large. Je vois rond. Vision de poisson. Tout est légèrement trouble. Des particules flottent dans l'avion au-dessus des passagers : Sortes de poussières, de chatons, d'aigrettes de pissenlit ou de roseaux. Mais tout est en ordre. Chacun à sa place. Ma voisine, sur la droite, à l'opposé, siège 22 K, absorbée dans la peinture de sa bouche bigarreau dans un minuscule miroir d'argent. Coup d'œil devant.

Toujours les paravents de papier journal. Deux rangs plus haut, deux amants, lèvres collées. Coup d'œil derrière, l'hôtesse assise, droite sur son strapontin, mains sur ses genoux de cailloux lisses, ongles de nacre rose.  Pareil.

Pas d'ailes. Pas d'ange. Pas l'ombre d'un séraphin. Rien. Déçu, le Raphaël !

Je pose la plume. Bloque mon stylo dans ma patte d'oiseau, et sur le calepin poussin, je griffe, je biffe, j'écris, j'inventorie. Je fais la liste de tout ce que j'ai vu. Nouvelle manie de moineau. Tout. Depuis le soupir de la porte, terminal 3, jusqu'à la trouvaille de ma plume, les graines de roseaux flottantes, en passant par la bouche bigarreau.

L'avion a crevé le voile gris. On est plongé dans le bleu. Un beau bleu  de paradis. Aussi merveilleux que le manteau de Marie de Nicolas Champaigne.

Un soupir, sur ma droite, me fait tourner la tête. Un profond soupir à fendre l'âme. Soupir d'homme. Personne.

Alors plume. Par la fente, je vois. Un peu flou. Un homme, couché en chien de fusil, se frotte les yeux, s'étire, me dévisage.

Toujours les particules lentes, flottantes autour.

L'homme, costume de lin pâle, se tourne vers ma voisine au miroir. J'aperçois deux ailes satinées, aussi chiffonnées que son costume, couleur de ciel voilé, de neige et d'aile de Boeing blanc.

« Je vois que vous avez-là sur l'œil quelque chose qui m'appartient...

 

L'ange n'a pas prononcé un seul mot. Il pense. Il sourit. Et je comprends.

Remise d'ordre dans les froissis de lin et dans ses plumes.

 

« Je me suis assoupi » dit l'ange...

 

Silence.

 

« ... Je constate aussi que vous avez trouvé la faille, la fente, l'interstice, le chas, le judas jaune serin sur notre monde, Monsieur l'Indiscret... De mémoire d'ange, voilà quelques siècles que l'incident ne s'est produit. Que dis-je, des siècles...  une éternité ! Mais je m'égare... Gare... Gare, cher Monsieur, car c'est là un secret très tranchant, très glissant... Prenez garde à vous pencher trop avant au bord de ce secret-là, cher Monsieur ... I periculoso sporgesi per la finestra... »

 

Silence

 

« En parlant de secret... J'ai très envie de vous en souffler un qui me brûle les lèvres et le bout des ailes : Je suis l'ange de l'amant...

Je veux dire... Je suis l'ange chargé de veiller sur l'amant de mademoiselle votre voisine du Seat 22 K... voilà pourquoi... »

 

Silence.

 

Je veux dire... Je suis l'ange chargé de veiller sur l'amant de mademoiselle votre voisine du Seat 22 K... voilà pourquoi... »

 

Silence.

 

«  Seulement l'amant... »

 

Silence. Ou trop d'ondes. Ou trop de bruits. Je dois faire un effort pour suivre le fil de ses pensées. Plis au front. Concentration. Je pense avoir saisi ceci :

... seulement l'amant n'est jamais là. L'amant est un courant d'air. Un pet. Un être pestilentiel. Une petite frappe sans foi ni loi. Et je le fuis. Et je le hais... Je sais ...

 

Silence. Ou trop de bruits. Ou trop d'interférences.

 

... je sais, pour un ange, c'est laid. Pas très joli joli...  Penchez vous juste un peu, Monsieur. En quelques mots, je vous raconte...

 

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Histoire de l'ange d'Angelo, amant de Mademoiselle à la bouche rouge cerise.

 

 

 

Lui :

Un petit boss... un petit bossu qui porte sa bosse côté gauche, sur la poitrine, devant. Une bosse d'acier à crosse de bois dans un étui de cuir qui lui fait un cœur gros comme ça.

Son premier cœur, il l'a reçu de son oncle Leonardo, pour ses 12 ans. Un cœur à douze coups. Avec ce premier cœur, Angelo Cuore (c'est son nom, voyez l'ironie !) ... avec ce premier cœur, Angelo Cuore a fait sa première « déclaration », quelques jours après l'anniversaire. Une histoire de voisine de la via Montecalvario. Une histoire de fille aux seins de pêche blanche qu'on devinait sous son T-shirt. Une histoire de gourmandise. Histoire de voir un ventre de velours avec ombre de plume noire.

Une cave. Une coulée de larmes. La voisine secouait sa tête de gauche à droite.

Le cœur, pour voir, a lâché un son, sec, juste à côté de l'oreille. La fille a laissé filer un cri de souris terrorisée, et sa jupe, et sa culotte sur ses chevilles. Soulevé son T-shirt. Offert ses pêches blanches et laisser voir l'ombre de la plume noire avec le bec rose.

C'est depuis ce soir-là, qu'Angelo s'est senti invincible, irrésistible, avec son cœur à douze  coups dans le creux de sa main.

Alors il a fait des petits trous dans les chats, dans les chiens, dans les rats, pour voir, et dans les ailes de corbeaux, pour rire.

Et plus tard, avec un autre cœur, un Beretta à crosse de bakélite, pour le compte de la camorra et de Fabio Barcano, il a fait des dizaines de trous rouges dans le front et les tempes d'hommes, dans leurs genoux, dans le ventre de femmes, quelquefois.

Et pendant ces dix ans, pas une blessure, pas un bobo, pas une estafilade, pas le moindre petit trou de couteau, ni le moindre noyau  de fer dans la peau. C'est vous dire si j'ai bien fait mon boulot d'ange d'Angelo.

Vigile vigilant vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Pas fermer l'œil pendant dix ans. Vigilance vigilance. Boulot boulot. Jusqu'à...

Jusqu'à ce qu'Angelo tombe sur un noyau. Un joli noyau de juin avec tout ce qu'il faut autour : Une demoiselle avec une cerise en guise de bouche. Un vrai cœur-de-pigeon.

 

Elle :

Nom de baptême : Alessandra. Mais le quartier de la Sanita n'en a pas le moindre souvenir de ce nom-là. À peine ses parents. Car, dès qu'elle se mit bringuebaler entre les étals du marché de la via dei Vergini, on l'a saluée avec des « Ciao Ciliegia » «e come vaï Ciliegita nostra ?».

«Salut Cerise», «Et comment va notre Cerisette ?»

 

C'est sur ce cœur-de-pigeon-là, une quinzaine d'années plus tard,  qu'Angelo est tombé.

Premier mardi de juin. 8 heures. Consigne de faire cracher le pizzo à un certain Franco Parritino, 2ième étage, palazzo dello Spagnolo, via dei Vergini, 19.

Le pizzo, c'est la petite obole, due à la camorra pour de menus services. Hélas service pas du tout menu, et pizzo très dodu pour Franco Parratino. Alors commande d'un carton à Angelo et à son cœur à 12 coups seconde.

Angelo au soleil, en face de l'entrée du palazzo. Malboro entre les dents et sourire blanc. Costume de lin frais, couleur de ciel voilé. Main sur le cœur, méticuleusement astiqué de la veille. Moi dans son ombre, bien sûr. On guette l'entrée de Parratino. Une heure. Personne. On décide de bousculer la porte en douceur. On traverse le porche. Avancée Jusqu'au double escalier du palazzo. Cliquetis à l'étage, tempo de talons hauts dévalant les marches de marbre. Musique joyeuse. Échos dans la cour.

Nez à nez sur le noyau. Sur la cerise. Sur le gâteau d'une robe rouge.

Échos dans le cœur. Deux yeux en amande grillée nous ont flambés.

On a suivi l'écho. Le sillage sucré du Kenzo-coquelicot. Remis à plus tard le 2ième étage, le carton sur  Parratino et son pizzo dodu.

En bon ange, j'aurais pu souffler « danger » à Angelo. Je me suis tu. Pas pu. Bouche cousue, pour la première fois.

Je dois vous confesser que l'ange a flambé, a fondu en même temps qu'Angelo. Que l'esprit s'est brouillé. Que mes ailes ont frissonné avec un bruit de feuilles sèches, de papier de soie au passage de la robe rouge. Même que Ciliegia  s'est retournée.

Elle a regardé Angelo, étonnée, lui a souri. C'était fatal. On sourit toujours à Angelo et sa jolie petite gueule d'ange noir, à ses yeux brillants de batelier de beau Danube.

 

Bleu.

 

 

Bleus, les draps. Bleus, les yeux. Bleu, le plafond. Au bout du lit, recroquevillé dans le fauteuil, je les ai regardés onduler dans l'outremer. Le costume de ciel froissé jeté sur mes ailes, et mes pieds trempant dans la grande flaque de la robe rouge. Rires. Soupirs. Râles. Longtemps. Pour moi, nausée. Mal de mer. Ange vert. Ange jaloux. J'avoue.

 

 

Puis.

 

De jour en jour, l'ange vigile de moins en moins vigilant. L'ange gardien de moins en moins regardant aux petites affaires marécageuses de mon protégé, mon petit boss bossu du cœur. De nuit en nuit, peu à peu, abandon d'Angelo. J'avoue.

De plus en plus de temps à traîner mes ailes dans  le sillage de ma Ciliegia, ma Cerisette jolie. À suivre pendant des heures la pointe de ses talons aiguilles. À regarder son pinceau peindre le petit chef d'œuvre rouge de sa bouche cerise.

 

 

Une nuit.

 

Une si belle nuit de lune. Sous le Corso Amadeo di Savoia Duca d'Aosta. Pont. Polizia. Guet-apens. Angelo s'est fait serrer, via della Sanita. Bêtement. Pris le cœur dans la main, brûlant, encore fumant d'avoir craché onze coups dans tous les coins. Le cœur s'est enraillé au douzième.

Procès. 20 ans. Angelo s'évade deux ans après. Cavale. Depuis c'est le courant d'air. Le pet. De Palerme à Paris, traîne derrière lui une odeur de coke, de sniff, de shit, de came. Froid. Neige sur son passage.

 

Vous pensez fort, Monsieur, j'entends votre flot de questions :

 

La belle Ciliegia connaît-t-elle mon existence ? Se doute-t-elle de ma présence ? Suis-je l'amant de Ciliegia ? Je souris.

Hélas, Monsieur...  Tout le monde n'a pas l'idée de regarder par la fente d'une plume...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les yeux de l'ange ont rougi. Sans larmes.

 

 

« Caffè, Signore ? caffè ? ... O té ? Signore ? Signore ? Mister ? Monsieur ? ... ».

 

Sursaut. Trou d'air. Et froid.

Penchée sur moi, l'hôtesse me regarde avec son sourire nacré, mi-étonné, mi amusé. Je réalise le ridicule, avec ma plume devant l'œil dans ma patte de moineau.  Alors raclement de gorge :

« Té, grazie. »

 

Un temps. Et. Retour à l'interstice. La danse des particules en suspension, des poussières, des pissenlits et des roseaux au-dessus des passagers. L'ange dort dans ses ailes, recroquevillé, en chien de fusil sur les deux sièges libres, derrière, la joue contre le hublot.

Je pose la plume couleur de ciel voilé, de neige et aile de Boeing sur la tablette. Je la caresse. Sur le bout de mon index, un peu de rouge. Ce même rouge, cette même cerise qui tache le bord de la tasse plastique de ma voisine. Seat 22K.

 

Ciliegia jolie, aspire son café à minuscules gorgées. Cils baissés sur Top fly, « il magazino per la donna in viaggio ».

 

 

 

 

 

Ovo.

 

De nouveau. Mon petit noyau de mot me tape aux tympans. Ovo. Me monte à la bouche. Je le roule du bout de la langue sur mon palais.

 

Ovo.

 

Ovo.

Ovo.

 

Ovo. Ovo.

 

Ovo. Ovo. Ovo.

 

Ovo.

 

Ovo. Ovo. Ovo. Ovo.

 

Ovo. Ovo. Ovo. Ovo.

 

Ovo. Ovo.

 

Ovo.

 

 

 

Avant qu'elle ne s'efface, je transcrits l'histoire de l'ange d'Angelo, amant de Mademoiselle à la bouche rouge cerise.

 

 

L'avion vire. Flèches de soleil dans l'œil. En bas, c'est la grande scène de ménage. La grande ménagerie de verre cassé, pilé, éparpillé sur le tapis vert. Tout brille. Scintille. Chaque étang. Chaque toit. Chaque lac. C'est la grande miroiterie. La grande verrerie éclatée en millions de minuscules soleils.

Et tout ce chaos d'étincelles tranquillement traversée par la nonchalante trace argentée d'un invisible escargot, mangeur de miroirs et de papier de verre.

 

 

Ovo.

 

 

L'avion vire. Hublot. Ici, c'est le bleu. On passe. On froisse. On repasse les faux plis du grand manteau de Marie.

 

Messe de 11h30. On communie. On mâche. On mastique tous l'hostie au prosciuto-formaggio délivrée par notre prêtresse aux ongles de nacre, au sourire de vestale.

Tentative de croiser l'ange par l'interstice de la plume. Mais écran vide. Alors la plume rejoint les trois autres dans le carnet de moleskine.

Devant, les amants se picorent. Se dévorent. Encore. De nouveau, les paravents de papier glacé. Notre vestale s'est retirée derrière ses rideaux bleus dans sa sacristie minuscule. Mademoiselle C somnole sur « il magazino per la donna in viaggio ».

J'ai tout le loisir de m'offrir un voyage. Une traversée d'allée. Une imaginaire promenade en montgolfière au-dessus du seat 22K. Apesanteur.

Flâneries sur un tableau. Car. Irrésistiblement Mademoiselle Cerise m'évoque Tiepolo :

 

« Jeune fille au Perroquet »

 

Même teint fruité. Cheveux de châtaigne fraîche. Regard pralin. Même bouche en cœur-de-pigeon. Épaules comme des plages, nues, blanches, lisses émergeantes d'un flot prune. Autour du cou, le piège à anges. La goutte d'une perle et d'une plume rousse piquées sur un ruban comme une mouche de pêche. Hameçon dangereux pour ange fragile et petit boss au cœur bossu.

J'ai pensé fort. Trop. Il me semble avoir entendu un froissement de plumes derrière mon dos. Ciliegia tourne la tête, m'enrobe de ses yeux d'amande.

 

Grillé. Troublé. Le Moineau pique du bec dans son carnet poussin. Soupir. Plus bougé. Bleu. Hublot.

 

 

Ovo.

 

Oreilles bouchées. Bâillement.

La voix roulante de notre commandant de bord. Nous amorçons notre descente. La température au sol est de 31˚ .

On vire. Au bout de l'aile. Vesuvio ! Je le vois. Vert tendre et doux.

 

 

Ovo.

 

 

Atterrissage. Sage. Puis. Taxi. Descente. Brouillard léger flottant sur la baie. Blanc.

 

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Napoli.

 

 

 

 

Je me suis fait déposer sur le Lungomare. Via Partenope pour un premier signe à la sirène. Coup de chapeau au poète. Hommage au mage. Le bonjour à Virgile.

Ma première visite, promesse que je me suis faite dans le passage des Poules, serait pour le Castel dell'Ovo.

 

Droit devant. Posée sur l'eau, la forteresse de tuf. Autant oiseau de lave blonde couvant son œuf, posé sur l'eau, que nid pour les nuées de goélands tournant autour.

 

Photo.

Ovo.

 

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J'avance. Longe le parapet. Je mâche. Ovo. Ma valise suit, roulante, râlante sur le bitume. Cahotante. Maugréante. Menaçant de son dernier soupir sur le passage pavé, vers le château. Arrêt. On souffle. On transpire. On goutte. On prend nos notes sur moleskine. Café serré, verre d'eau glacé, cafféteria Marsal, au pied dell'Ovo.

 

On repart. Valise muselée. Sanglée. Bouclée.

 

Personne. À part un gardien assoupi sur sa chaise, une Japonaise égarée, chapeautée de paille, qui marche, les yeux dans son guide.

On entre dans les entrailles du château. Mes premiers pas dans le ventre de l'oiseau. L'antre de Virgile. Le château de l'œuf. Enfin. Castel dell'Ovo. Voilà.

 

Ovo.

 

 

Je monte. De nouveau, l'écrasante lumière sur le tuf. Le soleil en sac de sable, en balles de plomb sur la nuque et les épaules. On monte. J'égrène. J'hésite. Je jette du leste. J'émiette mes mots derrière moi. Plumes de pigeons. Par poignées. Croûtes de guano. Cris là-haut. Échos des goélands.

 

Ma valise me déchire l'épaule. Je tire. Douleur. On monte.

On passe sous une arche, fraîche, balayée d'un courant d'air. Pénombre. On pénètre. La ruelle en pente fait un coude. Côté port, vue sur le Vésuve, alangui comme un nid.

Halte. Rumeurs. Trompe de ferry. Toux de caboteurs.

 

Et.

 

Côté mer. Dans la pénombre, une ombre. Un homme. À contre jour. Un cabas à roulettes à ses côtés. L'homme regarde le large par la claire-voie. Assis sur le muret, droit.

J'entends le filet de sa voix, monotone. Ma valise a grincé. Filet coupé. Net. Un temps. Apnée.

 

De nouveau, les bruits de la ville. La sirène d'une ambulance geint au loin. L'homme est immobile. Indifférent. Absent. Il n'a pas même tourné la tête.

La litanie reprend. J'entends.

La voix qui moud ses mots comme un cylindre de cire. Tournant. Lancinant. Raillée.

Pour moi, juste des sons... elatrapartene quandobeatrice insul sinistrofianco...

Je m'habitue à la pénombre. Je vois. Fil de lumière sur le profil. Je suis. Je détaille. Un nez en bec de goéland. Aigu. Aiguisé.

 

Cheveux d'étoupe grise, drue. L'homme est bronzé, presque brûlé. Joues creuses, mangées d'une barbe de herbe grise. Un œil en boulet de charbon. Mat. Sans éclat. Trou noir. Triste à pleurer. Sans fond. Puits. Cerné de la cendre d'un sourcil... Ionol soffersimolto... L'homme porte un costume brun, étroit, tirebouchonné, strié de beige. Chemise d'un blanc de sel sale. Sa main serre l'anse du cabas écossais Burberrys, marron, roux, débordant de livres liés de ficelles... beatricetut taneletter nerote... L'homme est pieds nus. Pieds maigres, croûtés de crasse et goudron.

 

Entre les pieds de l'homme - Frisson  -  une plume.

Grande comme deux mains. Large comme trois doigts. Une plume brune striée de beige. Je me penche. Hésite. L'homme ne bronche pas, ne me voit pas. Alors j'ose.

La plume, en travers dans ma paume gauche. Tremblante et fraîche. Je la caresse du bout de ma patte. Plume fendue que je porte à mon œil dans la direction de l'homme et de la mer. Par l'interstice, je vois.

 

Rien !

 

Pas d'ange sur le muret. Pas d'aile en contre jour. Rien. Pourtant les flocons de roseaux flottent, les poussières de pissenlit dansent. Mais. Rien. Le vide.

Dans la pénombre, pas la moindre silhouette autre que celle de l'homme au regard de puits sans fond. Pas plus d'ailes que d'ange. Juste l'homme qui moud ses mots, regard vide. L'homme qui parle, parle, parle...

Je viens juste de comprendre que je comprends les mots. Que l'homme qui parle, parle parle... parle de paradis. L'homme dit Dante, et je saisis chaque mot de sa Divine Comédie. Dans l'interstice de la plume, les mots de l'homme s'échappent comme un chant. Et je comprends le chant.

 

...Ella sorrise alquanto, e poi « S'elli erra

l'oppinïon » mi disse, « d'i mortali

dove di senso no diserra,

certo non ti dovrien punger li strali

d'amirazione omai, poi dietro ai sensi

vedi che la ragione ha corte ha corte l'ali ...

 

 

Peut-être l'ange s'était--t-il endormi dans un coin des ruelles du Castel dell'Ovo ?

Alors main contre les carreaux et plume sur l'œil, discrètement, j'ai cherché autour de moi à travers les vitres de chaque fenêtre. Beaucoup de poussière. Quelques reflets d'oiseaux. Mais d'ange. Non.

Peut-être, saoulé de Dante et de Divine Comédie, s'était-il réfugié sur les remparts à la recherche d'un peu de silence ?

Alors je suis monté sur les hauts du Château de l'Oeuf. N'ai trouvé que du vent, des pigeons couleur de plomb écrasés sous un soleil de sable, de la croûte de guano, et des goélands tournants.

Plume contre l'oreille, j'ai compris ce qu'ils criaient. Je traduis :

Que peut-être l'ange ne supportait plus la compagnie de ce vieil oiseau désespéré. Ce vieux tordu. Ce grand piaf aux pieds nus. Que même les anges ont leurs limites. Que sans doute il avait tout essayé, comme c'est le boulot des anges : La douceur, la violence,  les chuchotements, les cris, les coups, peut-être. Mais que même les anges craquent. Même les anges renoncent.

Que peut-être même pouvait-on envisagé une noyade d'ange dans le puits sans fond des yeux de ce vieux marabout fou. Même.

« Peut-être... Peut-être... Peut-être... » m'ont crié les goélands, avant de filer là-haut, vers l'autre château, à droite, le Castel Nuovo.

 

 

Ovo.

 

Ovo.

 

Ovo

 

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Assis sur mon lit, je racle mes notes entre moleskine et papier. Les mots. La plume brune striée d'écru.

 

Je sais maintenant le nom de l'homme aux yeux de charbon brûlé, au regard de puits sans fond. L'ai demandé avec des gestes au gardien de l'entrée. On s'est compris. Il m'a dit avec des soupirs et les épaules qui tombent, lasses, comme pour me signifier : « On le laisse errer sur les remparts. Pas très bon pour le tourisme. Mais... faut bien être charitable ».

« Si chiame Don Passero ». Il s'appelle Don Passero.

J'écris Don Passero. Un S ? Deux S ? Un R ? Deux R ? Dans mon carnet, il me faut noter aussi que son cabas à roulettes était rempli de Dante et de Divine Comédie. Pleins. Des livres de poches. Des reliés cuirs. Des toilés. Paradis, purgatoires et enfers en tout genre. Liés. Ficelés. Serrés. Dante Alighieri jusqu'à ras bord.

Assis sur mon lit. Là. Trempé de sueur. Quartier Espagnol. Via Speranzella. Albergo della Sirena. N° 9.  Hôtel de la Sirène. Retenu de Paris pour le nom. Et pour le prix. 40 Euros. Avec une jolie surprise à mon arrivée : L'enseigne était celle d'une sirène grecque : mi-femme, mi-oiseau, posée sur un rocher, avec baie de Naples en fond.

État des lieux :

Une pièce. Ventilateur sur pied. Murs blancs. Deux tableaux. La Madone au-dessus du lit et la sirène en vis-à-vis. À côté, télévision fixée au mur, en hauteur. Au plafond quatre cloches de verre au bout de tiges de laiton. Table de nuit avec lampe. Abat-jour bleu. Armoire à glace, avec reflet de Moineau assis sur le lit, maigre, trempé de sueur,   cheveux soufflés par le sirocco du ventilo, yeux de macadam mouillé, sa patte d'oiseau crispée sur le stylo. Un bureau. Une chaise en plastique. Au sol, carreaux crème avec miettes de mon panini. Une porte vitrée de verre cathédrale pour le coin  douche-toilettes.

Fenêtre sur rue. Petit tableau vu de haut :

Juste en face l'entrée de l'hôtel, le néon bleu d'un ex-voto à la Vierge Marie, avec veilleuse rouge et bouquet de lys orange fanés, planté dans une bouteille de Coca. De part et d'autre, deux bassi. Par leurs portes ouvertes sur la rue, la RAI Uno lave à grands seaux de jets fluo les pavés de tuf noir. Devant, dans les rayons cathodiques, deux hommes attablés tapent le carton sur toile cirée à fleurs. Sur la gauche, une épicerie. Néons Blancs.

État des sons. Télé. Tollés. Toux de fumeur. Rumeur de la via Toledo. Doléances d'une femme aux cheveux de paille, téléphone coincé entre épaule et menton, devant la fenêtre d'en face. Cris giclant d'un balcon, quatrième étage. Voix roulées, cassées, claironnées, violonées, trompetées, tambourinées, mandolinées. Rires éraillés. Claps de pigeons. Un chien. Une radio rappe. Des scooters, cracheurs de plomb. En bruit de fond, mon ventilo. Sans oublier mon noyau de mot qui me passe de la tempe droite à la tempe gauche. Stéréo.

 

 

Ovo.

 

Ovo.

 

Ovo.

 

À tout hasard, je feuillete mon dico à la recherche de passero.

passeggero : passager.

passeggiare : se promener.

passeggiata : balade

passaggino : poussette.

Et... (Etonnement à la lecture de ces mots de marche associés à mon immobile Monsieur aux yeux de puits sans fond, avec son passaggino Burberries,  bourré de Paradis)

Pass... passe... passero...

 

Frisson dans le dos à la lecture du sens de passero ...

 

Le passero est un moineau !

 

 

Ovo. Ovo Ovo.

 

Besoin d'air, le Moineau ! Besoin de hacher mon mot à  grands coups de mâchoires. Je sors. Je hache. Je hache. Je marche. Io passegio. Io passegio. Moineau mâche.

 

Moineau a haché son mot à grandes enjambées de ruelle en ruelle. Jusqu'à la grande place. Pause. Moineau essoufflé.

 

5 heures. Piazza Plebliscito. Mon guide la dit « paisible et solennelle ».

Pourtant, sur les marches sales de tuf anthracite, face au Palazzo Reale, odeur de vieille bière, de pierre chauffée à blanc, de guano. Place grise de lave, scintillante de verre pilé. Canettes cassées d'après concert. Des ouvriers démontent l'estrade.

Lumière cuivrée. Moineau se calme peu à peu devant le  ciel en voile de Vierge, déchiré de lents goélands, taché par des poignées de pigeons couleur de vieux tisons. Petit chromo cramé du Vésuve entre deux touffes de pins, avec partie de foot de gamins à la peau de pain cuit. Et échos.

Joli tableau d'une fille aux cheveux écarlates, alanguie, ventre à l'air, sur le marbre bi d'un des deux lions las, gardiens de l'église,  tristes, mufles et flancs polis, luisants.

 

Moineau bouge. Montée de marches. Porche. Eglise San Francesco di Paola. Tapis de soleil jusqu'au chœur. Fraîcheur. Étincelles de pierreries et lapis-lazuli. Devant, le petit brasier du bois doré d'un trône de velours rouge.

Appel. J'entre. Je foule la traîne de lumière. Autel. Je tourne autour.

Sur le coussin, une plume.

Rouge.

En parfaite homochromie avec le velours.

Rouge.

 

Me penche.  Regard circulaire. Personne. J'hésite, tant la scène semble sacrée. J'ose.

Plume dans la paume. Ecarlate. Teinte, sans doute. Intuition. Interstice. Je sors, plume à l'œil. Flots de lumière. Flou.

Puis, peu à peu, les poussières de roseaux, les particules de pissenlit en suspension. Tout est en place.

Sur l'autre lion, à mi-marches en bas, allongé dans ses ailes rouges, un ange joue les lézards, son ventre blanc comme une flaque de lait chaud, yeux mi-clos au soleil. À part les ailes, « il » est la parfaite réplique de la fille endormie. Jumelle ailée. Mêmes cheveux cramoisis. Même jean et même maillot noir.

 

Signe de l'ange.

 

Je descends quelques marches. M'approche. M'assois dans l'ombre du lion aussi triste et poli que son jumeau. Tends l'oreille. Regarde la scène par la fente. Je sens un courant frais m'effleurer le front. J'entends :

 

 

« Cette jeune fille à notre gauche ne sait pas qu'elle est en train de vivre sa troisième vie. Oui. Voilà dix-huit siècles, elle était Rubia, et j'étais déjà là.

Le temps a coulé. Le sang aussi. J'étais à ses côtés alors qu'on l'appelait Beau-Rubis, presqu'hier, au temps de Garibaldi. Et si vous chuchotiez le nom de Clara Cardinal, là, sur cette piazza aux mille échos, elle sursauterait, étonnée qu'un inconnu l'appelle par son secret surnom avec cet accent français, tranchant comme une faucille... »

 

Plume à l'œil, je regarde la fille aux cheveux rouges.

Tête appuyée contre la crinière lustrée du lion triste, tournée vers le petit chromo du Vésuve rougissant dans le soleil couchant. Me monte, loin, une vague marée de murmures...


 

 

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L’histoire écarlate de l’ange aux ailes pourpres.

 

 


"Notre tâche, à nous les Vigilants, anges de proximité, comme ils disent, est éprouvante. Répugnante. Infect. Parfois. On patauge dans l'abject. Souvent.

La vague marée de voix que je vous souffle derrière la nuque, cher Raphaël, est celle qui monte des remparts de l'arène, à quelques coups d'ailes de cette place, en ce début de troisième siècle...

 

Prêtez l'oreille. Ecoutez...

 

Derrière le mur, parmi la houle et les rires, vous discernez des râles, des plaintes, des toux d'hommes et de femmes étouffées par leurs bouillons de sang.

J'y patauge dans le sang, je m'y englue les ailes, comme un goéland dans le goudron, en cette belle après-midi bleue de mars 304, fête du printemps. Je me prends les pieds dans les tripes. Je roule sur des têtes. Dérape sur des yeux. Trébuche sur des bras arrachés, des tibias. Glisse sur des foies et des poches de bile. Je piétine. Je fouille. J'ai des échardes d'os et des dents pleins les mains.

Joli décor d'oasis, de dunes et de barbare Afrique, reconstitué au centre de l'arène. Des lambeaux de poumons pendent aux palmes des palmiers. Des rates ruisselantes aux buissons des rosiers.

La foule comblée hurle tout son content. Les femmes regardent entre leurs doigts.

 

Le sable boit.

 

Et moi, je trie. Dans cet amas d'humains déchiquetées, dans ces abats de rebelles chrétiens léchés par trois langues de lionnes repues et deux mufles de lions, affalés, soufflants, je cherche ma petite protégée, ma fragile Rubia, qu'on m'a collée sur les bras. Mon petit éclat de rubis qu'on m'a fiché dans le cœur, d'office, au début de ma carrière d'ange.

Certains Vigilants ont la chance d'être mis à la protection d'humains à la vie douce, calme et fraîche comme des rivières à truites.

Moi, je fus commis d'office au service de cette petite Chrétienne rousse à la tête de tuf dur, au sang bouillonnant comme la lave du Vésuve en colère. Butée. Cœur bouclé sur l'image d'un illuminé qui se prenait pour le fils d'un dieu.

J'avoue que j'ai trimé longtemps. Que je lui en ai soufflé des douceurs dans l'oreille, des îles merveilleuses peuplées de nymphes et de biches blanches, des coulées de caramel. Que je lui ai déposé devant sa porte de jeunes garçons dorés comme des rayons de miel, rieurs comme des rivières à saumons roses. Des histoires parfumées à la myrte, à la lavande,  au thym. Mais rien. Jésus. Jésus. Jésus. Croix. Croix. Croix. Clous et  sacrifice. Tels étaient ses credo.

Elle croyait. Et Dieu que c'était folie de croire à ce fou à la couronne d'épines en ces temps d'Empire de Rome !

 

Un matin, la milice l'enleva, ma petite pucelle de treize étés, à peine plus haute de trois pommes rouges.

Les vierges ne pouvant être condamnées à mort, c'était la loi, alors, on la flanqua dans un lupanar de Parthénope, puant, aux abords des arènes.

Rubia, mon petit éclat précieux, fut dépucelée, quelques heures après, déchirée par une bande d'éméchés, d'enragés, saoulés de sang, de cris. Juste une bande de rats, ramasseurs de murex, qui venaient vider leur trop plein de jus entre les jambes des putains et leur poignée de sesterces dans l'écuelle du maquereau, à l'entrée.

Le murex, Monsieur, est ce petit coquillage à suc écarlate dont est extrait la pourpre.

Etait-ce leur jus ? Etait-ce la sauce de ces soiffards ? Leur pisse ? Etait-ce leur bave ou leurs rires rouges ? Rubia n'arrêtait pas de couler. Couler. Couler. Couler. Ecartelée. J'étais là. J'épongeais. Doucement. Plume après plume.  J'essuyais de toutes mes ailes cette hémorragie de pourpre et de pue. Je faisais mon halène douce, parfumée d'amande, de myrte, de lavande et de thym, car Rubia puait, Monsieur. Tant. Mon petit bijou sentait la saumure, la sueur, l'urine, le jus de couille et de coquillage.

 

« Protius leo quam leno », mieux vaut un lion qu'un maquereau, clamaient les Chrétiens en ces temps de croix et de clous.

 

Rubia a tenu deux jours, pantelante et transpercée. Inondée. Deux nuits. La troisième, Rubia trancha, sec, d'un coup de dent, net, le sexe d'un client.

On la jeta aux lions, sans procès, le matin même. Et les lionnes lacérèrent le ventre blanc de Rubia aux Meridiani, les jeux de midi. Les lions lapaient.

 

En son souvenir, je n'ai jamais lavé mes ailes. Et cela, depuis dix-huit siècles d'homme, à peine quelques souffles d'ange.

Quelques battements d'ailes plus tard, précisément en 1838, à peine remis de mon chagrin, on m'attribua à la vigilance d'un  beau bébé roux, qui devint petite fille à la peau étoilée, puis jeune femme cambrée à la voix lactée, aux cheveux piqués de plumes rouges. On la surnomma Beau-Rubis, un compliment d'Alexandre Dumas, grand amateur de plumes, de pierres précieuses et de jeunes femmes cambrées à la voix volatile.

Belle mezzo-soprano, Beau-Rubis gringottait au théâtre San Carlo.

Ses trilles de rossignol montaient jusqu'au plus haut du poulailler, le paradis des jeunes coqs napolitains qui soupiraient et entonnaient ses airs de flûtes enchantées.

 

De plus en souvent, Beau-Rubis, certains soirs, tard, en douce, faisait trembler le rideau rouge du San Carlo de ses tarentelles et opéra rebelles. Le poulailler vibrait de Verdi, le paradis s'enflammait d'hymnes à Garibaldi et à ses Chemises rouges.

Je n'ai pas pu, hélas, arrêter la main mauvaise. La main faucheuse de chant et coupeuse de sifflet, guidé par le Bourbon, Ferdinand.

Les jeunes coqs ont retrouvé leur Beau-Rubis, leur égérie, leur rossignol, le bec cloué d'une croix, écartelée sur ce lion-ci, une étoile de sang sur le sein gauche. Un couteau à manche en peau de serpent l'avait piquée. En douce. Le Palazzo Reale tintait cinq heures.

 

Éclat de lune rousse dans la flaque rouge, entre les pattes de ce lion-là.

Éclat de soleil écarlate entre les pattes de ce lion-ci. Aujourd'hui.

 

À votre droite, Clara.

Clara Cardinal, cramoisie comme l'oiseau, rêve d'Amérique, de Boeing, de chute et de Maison-Blanche.

Clara-la-cagoulée, enceinte de pains de plastique. Clara et son terrible détonateur, côté cœur...

Je tremble, cher Raphaël, chaque fois que le minuscule téléphone, qui se balance entre ses seins, sonne et clignote rouge.

 

 

 

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© frédériClément, le 9 janvier 2010 ... à suivre...

 

 

 

 

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Une vidéo-lecture de 16mn 46 du PARADISIER, dit, mis en sons, en musique et en images par frédéric Clément, est à regarder en HD sur DAILYMOTION :

http://www.dailymotion.com/user/frederiClement/video/xakz...

( Avis clément : Une autre vidéo-lecture - la suite - se prépare...)


Et, 2 extraits du PARADISIER, "Ovo" et "Roissy" dits, mis en sons et musique

par frédéric Clément, sont en écoute sur MYSPACE :

http://www.myspace.com/fredericlementeco

 

 

Extrait du PARADISIER n°2 : "Roissy"


podcast



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